Pour l’emploi : Au gré de mes promenades, je suis tombée sur cet excellent article. C’est donc avec plaisir que je le relaye sur l’Humano à toutes fins utiles.

Et si le salariat avait encore un bel avenir devant lui ?

Le nombre des travailleurs indépendants ou freelancers a augmenté de manière spectaculaire en France depuis un peu plus de 10 ans.

Selon le rapport 2014 du European Forum for Independent Professionals, il y aurait plus de 700 000 indépendants qui proposent leurs services en France — soit une augmentation de 85% en 10 ans.

Mais, le déclin du salariat semble si évident que les médias raffolent ces temps-ci des titres sur “la fin du salariat.

Il y a du vrai dans tout ça.

De plus en plus de travailleurs préfèrent ne pas se laisser “harponner” par une seule entreprise : ils choisissent donc de se mettre à leur compte. Pour les entreprises aussi, outsourcing, crowdsourcing et freelancing sont devenus des concepts à la mode. Ces tendances ne sont pas radicalement nouvelles : après tout, on externalise depuis les années 1980. Mais elles s’intensifient grâce aux technologies numériques : avec le “travail à la demande” disponible sur ces fameuses « plateformes numériques », les entreprises peuvent rendre le coût de leur main-d’oeuvre plus variable et ajuster ce coût en fonction de leurs besoins conjoncturels.

Le salariat est pourtant loin d’avoir dit son dernier mot. Le taux de salariat est aujourd’hui plus élevé qu’il y a encore 15 ans. Le salariat s’impose même comme un modèle de plus en plus incontournable, tant il conditionne l’accès à des ressources vitales comme le logement ou la protection sociale.

En réalité, on assiste moins à la marginalisation du salariat qu’à la tendance des autres formes de travail à se rapprocher du salariat en termes de sécurité économique. Tout un éventail de ressources est en cours de déploiement pour offrir aux freelancers des avantages approchant ceux des salariés.

Le salariat est d’abord la fin du système féodal…

Le salariat marque d’abord la fin de l’esclavage et de la féodalité, comme l’explique l’économiste Philippe Villemus : “Bien que très ancien dans l’histoire du travail de l’homme, le salariat ne s’est vraiment développé qu’à partir de la fin du XVIII siècle, avec la naissance du capitalisme industriel”. C’est le déclin de la féodalité, à partir du XVe siècle, qui a permis aux hommes de commencer à pouvoir disposer de leur propre force de travail et la mettre à disposition de donneurs d’ordres, les employeurs. Les salariés étaient à l’époque journaliers, c’est-à-dire des travailleurs recrutés à la journée pour des tâches précises, principalement dans l’agriculture.

le servage en Russie

Le concept de salariat n’est donc pas, à l’origine, associé à l’idée de stabilité et de sécurité. Au contraire, il représente d’abord une libération des individus de la “sécurité” ultime que représentait le système féodal. Les salariés du XVIIIe et du XIXe siècles n’avaient ni revenus fixes ni protections contre les risques critiques de l’existence — tomber malade, rester en vie trop longtemps, avoir des enfants. Ce n’est que bien plus tard que le salariat a commencé à coïncider avec la notion de sécurité économique.

Le salariat a provoqué un resserrement entre travailleur et donneur d’ordres, avec l’apparition des entreprises industrielles : elles ont été les premières confrontées au défi de fidéliser un grand nombre d’ouvriers fiables et formés pour faire tourner les usines. Les coûts de transaction associés à la gestion des journaliers étaient devenus suffisamment élevés pour justifier d’internaliser les ressources humaines, autrement dit de s’attacher la force de travail des ouvriers pour des périodes plus longues.

L’économiste Ronald Coase explique dans sa “théorie de la firme” que l’existence même de la firme s’explique par ces fameux « coûts de transaction », les ressources que l’entreprise doit allouer à ses négociations avec ses prestataires, ses fournisseurs et les travailleurs en général. Comme Coase l’a mis en évidence, rompant avec le mythe de la supériorité du marché, il n’est pas forcément rentable pour un capitaliste d’effectuer toutes les transactions nécessaires sur le marché. Dans certains cas, il est au contraire préférable de les internaliser dans une firme : plus besoin, par exemple, de recruter et de former chaque jour un travailleur journalier pour s’acquitter des différentes tâches dans l’entreprise. Un lien contractuel avec les travailleurs permet aussi d’éviter de négocier constamment leur rémunération.

Contrats et revenus réguliers…

Dans l’économie de masse du XXe siècle, le salariat s’est aussi développé parce qu’il a permis la consommation de masse, l’écoulement des grandes séries de produits standardisés issus des usines des gigantesques entreprises fordistes, caractéristiques de cette période. Parce qu’ils étaient majoritairement salariés, donc assurés de toucher un revenu récurrent sur une période relativement longue, les consommateurs sont devenus capables d’acheter les produits fabriqués en masse par les entreprises. C’est pour augmenter la productivité de ses usines qu’Henry Ford a décidé de mieux payer ses ouvriers ; mais les chefs d’entreprise de cette période se sont aperçus, plus tard, que des salaires plus élevés contribuaient à soutenir la demande et à assurer des débouchés pour leurs produits sur des marchés de masse. A mesure de son développement, tout au long du XXe siècle, l’économie de masse s’est de plus en plus appuyée sur ces deux piliers que sont la production et la consommation de masse.

Une usine Ford

La condition salariale s’est aussi améliorée de façon spectaculaire. La relative rareté du facteur travail a donné aux travailleurs, organisés en syndicats, le pouvoir de négociation nécessaire pour obtenir des droits et les renforcer dans la durée. Les contrats de travail, encadrés par le droit du travail, se sont rigidifiés à l’avantage des travailleurs, notamment avec la mensualisation (ou « hebdomisation » des salaires). Le lissage des revenus pour les travailleurs et les contrats rigides les liant à leur entreprise leur ont permis de s’endetter auprès des banques pour acheter des maisons et des voitures. Les salariés ont aussi été de mieux en mieux couverts contre les accidents de la vie : dans la deuxième moitié du XXe siècle, toutes les institutions du Welfare State ont permis de structurer et réglementer le salariat et de l’adosser aux puissantes institutions de la protection sociale, financées par les salariés eux-mêmes et surtout par leurs employeurs.

Le travail indépendant a longtemps résisté

Le travail indépendant n’est pas nouveau ; il était même bien plus répandu il y a encore 20 ans. La France est restée longtemps très rurale : son économie était dominée par un grand nombre de petites exploitations agricoles ; or le salariat était très rare dans le monde agricole. De même, avant que les grandes surfaces de distribution ne dominent le paysage péri-urbain et urbain, les petits commerçants étaient encore nombreux. Enfin, les professions libérales, qui ont marqué l’essor de la bourgeoisie dès la fin du XVIe siècle, se sont développées dans des proportions considérables au XXe siècle.

Toutes ces catégories — agriculture, commerce et professions libérales — ont contribué au niveau élevé du travail indépendant dans l’économie française. Mais leur importance a diminué tout au long du XXe siècle, avec l’intensification de l’agriculture (qui a détruit les emplois agricoles) et le succès des grandes surfaces de distribution (qui a marginalisé les commerçants indépendants). Pour ces raisons, le taux de salarisation, c’est-à-dire le rapport du nombre de salariés au nombre total d’actifs, a augmenté sans cesse jusqu’à une période très récente. En France, ce taux était de 63% dans les années 1956, 85% dans les années 1990, et 91% dans les années 2000 !

Il serait donc faux de dire qu’il y a moins de salariés aujourd’hui qu’il y a 20 ans ! Le salariat tel qu’il a été défini par l’économie de masse a probablement atteint un sommet aujourd’hui en France. Mais même s’il se transforme aujourd’hui, il est très peu probable qu’on retombe en quelques années à un taux de salarisation aussi bas qu’il ne l’était dans les années 1970.

Le salariat est devenu une norme qui s’impose à tous

Tous ceux qui ont tenté d’obtenir un emprunt bancaire ou de signer un contrat de location sans contrat de travail salarié ont pu prendre conscience de la difficulté à accéder au logement hors du salariat. Les banques et assurances de l’économie de masse raisonnent peu en dehors du salariat. Les professions libérales ou commerçants de l’économie traditionnelle ont accès au crédit grâce à un apport de capital, leur fonds de commerce ou leur licence pouvant se substituer à la sécurité pourvue par le contrat de travail salarié. Mais les freelancers ou jeunes entrepreneurs sans fonds de commerce sont de fait exclus de l’accès au logement, aux prêts bancaires et, jusqu’à récemment, aux assurances à prix abordable.

On lit souvent que les Etats-Unis comptent 50 millions de travailleurs freelancers, qu’une organisation comme le Freelancers Union essaie de doter d’un pouvoir de négociation. En réalité, parmi ces 50 millions freelancers, beaucoup sont aussi salariés. Les formes hybrides (salariat + travail indépendant) sont devenues les plus fréquentes. C’est parce qu’ils sont salariés (et que leurs salaires ne sont parfois pas suffisants) que beaucoup choisissent de compléter leurs revenus avec un travail indépendant. De même, en France, de très nombreux auto-entrepreneurs sont aussi salariés. Et quantité d’entrepreneurs sont par ailleurs chômeurs, c’est-à-dire qu’ils profitent de leur ancien statut de salarié, et des revenus stables qui y sont associés, pour tenter l’aventure entrepreneuriale.

Le salariat reste donc dominant et continuer de déterminer les règles de la vie en société, en particulier sur les fronts du logement et de la protection sociale. En revanche, l’intégration dans l’institution salariale des composantes hétérogènes que sont les revenus, la protection sociale et le statut social, longtemps garantie par les grandes entreprises, est en voie d’affaiblissement. C’est bien le “dégroupage” (en anglais “unbundling”) des composantes du travail salarié qui est à l’oeuvre aujourd’hui. Et la raison de cette désintégration du salariat est l’affaiblissement des grandes entreprises fordistes, comme l’explique très bien Venkatesh Rao dans “A Brief History of the Corporation: 1600 to 2100”,

L’âge des grandes entreprises touche à sa fin. La firme traditionnelle ne va pas disparaître, mais elle cessera d’être le centre de gravité de notre vie économique d’ici une ou deux générations. Comme les institutions religieuses de notre monde occidental, ces firmes continueront à vivre, mais ne seront plus que les fragiles ombres de ce qu’elles ont été aux siècles passés. Le temps des nécrologies n’est pas encore venu (et ne viendra peut-être jamais), mais l’âge d’or des grandes entreprises est certainement passé. Il est temps d’envisager notre avenir économique hors de la firme.

Heureusement, on recrée les avantages du salariat hors du salariat

L’effacement des grandes entreprises fordistes ne signifie pas que nous devons renoncer pour toujours aux avantages que nous procurait le salariat. Au contraire, tandis que le nombre des travailleurs indépendants et des entrepreneurs repart à la hausse, on assiste à la création d’institutions inédites visant à sécuriser leur situation et recréer pour les freelancers la sécurité économique qui a fait l’attractivité et la puissance du salariat :

  • il faut, par exemple, réinventer le syndicalisme : le Freelancers Union, lancé il y a 20 ans pour proposer une assurance aux freelancers, est la première d’une série d’organisations oeuvrant pour la sécurisation des non-salariés : in fine, son objectif est que les freelancers conquièrent tous les avantages des salariés du monde ancien ;
  • des startups contribuent aussi au déploiement de services répondant aux besoins quotidiens des freelancers. Dans le domaine des services bancaires, la startup Even, est un exemple remarquable. Even propose aux travailleurs indépendants de lisser leurs revenus lorsque ceux-ci sont irréguliers, ce qui permet à ces travailleurs d’accéder aux services habituellement réservés aux salariés.
  • En France, une autre startup Wemind, qui s’est lancée l’an dernier pour offrir des produits d’assurance aux travailleurs indépendants, projette de multiplier les services pour sécuriser ces individus et en faire des “travailleurs comme les autres” ;
  • aux Etats-Unis, les plateformes de l’économie à la demande ont ouvert le débat sur la création d’une troisième catégorie de contrats entre les W2 employees” et “1099 contractors, de manière à pouvoir sécuriser la situation d’une grande quantité de travailleurs sans forcément en supporter les risques financiers. A mesure que les frontières se brouillent entre les différentes formes d’emploi, la classification traditionnelle distinguant travailleur salarié et travailleur indépendant semble moins pertinente : la précarité est davantage liée à l’absence de qualifications (ou de réseaux pour les mettre en valeur) qu’au type de contrat qui lie le travailleur à l’entreprise.

L’âge du Switch n’est pas l’âge de la précarité généralisée

Nous sommes entrés dans une ère de la réinvention professionnelle permanente, qui est aussi celle de l’échec récurrent (si on essaye plus de choses, on échoue plus souvent, et c’est bien !). Comme l’explique ce superbe article du New York Times intitulé Welcome to the Failure Age, parce que nous sommes dans cette “ère de l’échec perpétuel”, nous nous habituons progressivement à l’idée que nous ne serons plus les employés d’une seule entreprise pendant de nombreuses années. Au contraire, nous prenons de plus en plus de plaisir à “switcher” d’une entreprise à une autre ou d’un projet à un autre, en passant par des statuts et des formes de travail différentes. Nous nous relevons de nos échecs pour mieux nous réinventer.

Pour autant, l’âge du Switch ne signifie pas nécessairement l’âge de la précarité généralisée. Pour ceux d’entre nous qui n’ont pas la fibre entrepreneuriale, il y a un avenir dans le salariat. Les coûts de transaction, bien que faibles grâce à la plateformisation du travail ne sont pas nuls, et le fait de salarier et de sécuriser l’apport des talents nécessaires présente un intérêt stratégique pour de nombreuses entreprises — y compris (surtout !) les entreprises numériques à forte croissance. Des entreprises de travail à la demande comme WorkGenius aux Etats-Unis montrent la voie et offrent des contrats salariés pour fidéliser leurs travailleurs et les retenir durablement sur leur plateforme.

Nous sommes convaincus que de plus en plus d’individus inventeront leur propre parcours, parfois en dehors du salariat à l’ancienne, mais souvent aussi en tant que salariés. Il n’est ni probable ni souhaitable d’envisager un monde où tout le monde travaillerait en freelance. Nous pensons que l’âge du Switch est aussi celui des combats qui permettront de faciliter cet état de transition perpétuelle que nous apprenons à mieux comprendre ensemble. A l’ère du travail sur-mesure, l’un des combats les plus importants est celui de la sécurisation de nos situations, avec des services répondant à nos besoins, la possibilité d’accéder au crédit et au logement, et une protection sociale adaptée. Switchers de tous les pays, unissons-nous !

Je travaille progressivement à la réparation de TOUS les articles sans pouvoir assurer que demain, ils ne connaîtront pas d'autres avaries...
Sans relation mais parfois intéressant 🙂

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