shops-1026418_640Pour l’égalité & la sécurité: Le 28 mai 2016 un projet nommé « The DAO », développé en open-source par une communauté de passionnés, a terminé sa levée de fonds dans un étonnant silence médiatique. C’est pourtant la plus grosse levée de fonds participative de l’histoire : en 1 mois, 12 millions d’ethers ont été levés grâce aux souscriptions anonymes de près de 10.000 contributeurs.

Cette levée représente en valeur à ce jour environ 140 millions de dollars soit l’équivalent de l’ensemble des sommes levées en France par le financement participatif en 2014.

Cet événement, loin d’être isolé, s’inscrit au contraire dans un mouvement bien établi dans le monde des projets de crypto-monnaies : le phénomène des ICO (Initial Coin Offering), qui consiste en une vente de jetons numériques pair à pair contre des crypto-monnaies. Ce mécanisme, qui répond au triple besoin de la diffusion rapide de ces nouvelles monnaies, du financement des structures qui les portent et de l’évaluation « par la multitude » de leur fiabilité, est en plein essor et représente aujourd’hui la méthode plébiscitée pour le lancement d’une nouvelle crypto-monnaie. Il convient de se demander quelles évolutions ce nouveau crowdfunding dit « 3.0 » dessinent pour l’ensemble du secteur du financement participatif.

Waves, par exemple, projet blockchain qui vise à établir une plateforme d’échange pour faciliter la création de projets open-source et leur financement en crowdfunding par le biais notamment de crypto-monnaies, a achevé le 1er juin une levée de fonds de plus de 30.000 bitcoins (plus de 15 millions d’euros au moment d’écriture de cet article) en seulement 3 semaines auprès de 5 800 participants. Les « Wavesters », ceux qui ont accepté d’acheter des Waves à un prix fixé à l’avance, ont fait le pari que la crypto-monnaie appuyant cette plateforme blockchain s’apprécierait suffisamment avec le développement du projet pour justifier leur investissement. Plus largement, la réussite de cette campagne est vue comme un signe de confiance de la communauté dans les capacités et la fiabilité de l’équipe ainsi que de la pertinence du projet.

Le phénomène des ICO et du crowdsales, tendance de fond concurrente ou complémentaire au crowdfunding ?

Face au succès de ce phénomène, rien d’étonnant à ce que d’autres organisations visent à accélérer le développement des ICO (voir note en fin d’article). Or si les ICO peuvent être assimilés à des levées de fonds en prévente hors de toute plateforme, on pourrait également les assimiler à des investissements participatifs où le sous-jacent financier est la crypto-monnaie, toujours hors plateforme. Tant que le statut des crypto-monnaies (actifs, marchandises ou produit financier voire monnaie en fonction des législations nationales) n’aura pas été éclairci -quitte à créer une nouvelle catégorie pour cela- il sera donc impossible de qualifier ce type de financement.

Cette zone grise de la nomenclature est d’autant plus dommageable que si le phénomène des ICO, cantonné aux crypto-monnaies, ne promet pas de transformer le monde du crowdfunding, sa suite logique, que l’on nomme « crowdsale », menace sérieusement de le faire. Une crowdsales (vente à la foule) est en fait l’idée de l’ICO (vente de jetons numériques pair à pair contre des crypto-monnaies) mais généralisée : les jetons achetés n’ont pas forcément vocation à s’échanger, mais peuvent également offrir des avantages particuliers comme par exemple un droit de vote dans la gouvernance de l’organisation qui les émet ou un pourcentage des bénéfices réalisés.

Reportons-nous à l’exemple-phare qu’est « The DAO » et sa « crowdsales » à plus 140 millions de dollars. En échange d’une crypto-monnaie (l’ether), les utilisateurs ont reçu des jetons particuliers (les « DAO-token »), qui ont certes une valeur d’échange, mais offrent surtout un droit de vote dans l’utilisation qui sera faite par The DAO des sommes levées. Comme il s’agit d’un fonds d’investissement distribué, les propriétaires de ces jetons toucheront également les « avantages » attachés au financement de tel ou tel projet. Concrètement, si la DAO décide de financer un projet en échange de 3% des revenus dudit projet, ces 3% seront répartis auprès des propriétaires de DAO-Token.

Il est difficile de parler d’appel public à l’épargne dans le cas de The DAO, qui s’apparente davantage à un fonds d’investissement à gouvernance décentralisée. En revanche d’autres projets soulèvent de vraies questions de régulation comme dans le cas des DigixDAO basé à Singapour. Ces jetons, reçus lors d’une ICO pour financer la plateforme d’échange Digix, permettront à leurs possesseurs de toucher un pourcentage de chaque transaction réalisée sur la plateforme une fois celle-ci ouverte. Pour simplifier, c’est un peu comme si Euronext avait besoin d’argent, se finançait en proposant 1 euro contre 1 jeton « Euronext », et reversait par la suite aux possesseurs des « Euronext », une fois la levée de fond terminée, un pourcentage de chaque transaction réalisée en euros sur Euronext.

The DAO annonce-t-il l’avènement d’un « crowdfunding 3.0 » ?gear-butterfly-1447330_640

Plus structurellement, ces évolutions dessinent un avenir où probablement la blockchain pourrait se généraliser et court-circuiter les canaux de financements traditionnels et alternatifs.

Si une blockchain devenait opérationnelle et passait définitivement les obstacles techniques (expérience utilisateur, passage à l’échelle et preuve de stabilité dans le temps), elle pourrait capter la valeur ajoutée des plateformes d’investissement participatif, qui se trouveraient en danger.

Il est possible d’en lister les raisons concrètes.

D’abord pour des raisons de flux financiers. Les plateformes d’investissement participatif font appel à des prestataires de services de paiement (LemonWay, S-Money et Mangopay) pour sécuriser les transactions financières ainsi qu’à des prestataires de services de certification électronique (Certeurop, Cryptolog) pour attester de la bonne souscription aux titres financiers. Demain, la Blockchain pourrait jouer les tiers de confiance et supprimer ces intermédiaires, fragilisant les plateformes du même coup. Telle était finalement la promesse initiale du Bitcoin. Les coûts d’intérmédiation du “crypto-crowdfunding” se rapprocheraientt de 0 alors que les plateformes actuelles de financement participatif se rémunèrent en ponctionnant de 5 à 8% en moyenne des sommes collectés.


Ensuite, la blockchain faciliterait la tenue et la conservation des registres de titres
, opérations actuellement à la charge du porteur de projets ou à celle de son avocat ou experts-comptables. Normalisés par la technologie, ces registres deviendront accessibles en temps réel par les tiers concernés, c’est à dire le Trésor, les régulateurs, etc.

Enfin, la plus forte promesse faite par la blockchain au financement participatif est celle du développement d’un marché secondaire pour les titres financiers crowdfundés (action, obligation et demain mini-bon). La technologie permettrait de rendre liquide ces titres financiers crowdfundés, à moindre coût et en toute transparence, en les « tokenisant » (c’est à dire en les traitant comme un jeton numérique sur blockchain). Notons que cela faciliterait aussi la cession de contrepartie dans le cadre de crowdfunding en don. Les contreparties promises par les donateurs ou les pré-acheteurs de produits sur les plateformes de financement participatif en dons telles qu’Ulule, KickStarter ou KissKissBankBank, pourraient ainsi être tracées. A l’heure actuelle, les porteurs de projets s’engagent seulement moralement et non contractuellement sur le bon envoi des contreparties aux donateurs.

Blockchain et crowdfunding : place à l’expérimentation !

Force est de constater que la blockchain ne fait finalement que s’inscrire dans cette tendance lourde de la distribution et la démocratisation d’Internet et du crowdfunding. Et tout laisse à penser que des initiatives telles que The DAO, le développement de plateformes de financement participatif en marque blanche ou via des widgets comme celui de Captain Crowd augurent une décentralisation du financement participatif.

Cette évolution a déjà commencé dans le domaine des crypto-monnaies, ne faisant que de petites poussées dans la « grande économie ». L’ouverture à l’expérimentation sur les mini-bons à la blockchain annoncée par le ministre Emmanuel Macron lors des Assises de la Finance Participative le 29 mars 2016 en est une. Elle permet de dessiner un scénario prometteur pour cette industrie naissante. L’expérimentation lancée par SmartAngels avec BNP Paribas et le Labo Blockchain en est une autre, et montrent que les acteurs se saisissent déjà du sujet.

Il faut continuer d’encourager l’expérimentation. Elle concerne aujourd’hui peu de monde et mobilise des acteurs sachant distinguer une arnaque (le « scam ») d’un projet solide, notamment en se fiant aux publications sur le projet (livres blancs) et aux développeurs qui en sont à l’origine. Si les ICO venaient à se développer et se démocratiser, en revanche, il faudrait veiller à ce que le grand public ait accès à une information claire et équilibrée sur les projets de crypto-monnaie à financer.

Cette évolution doit donc être suivie, en résistant à la tentation de légiférer dans la précipitation, ce qui menacerait notamment les efforts d’innovation des Fintechs françaises. Les innovateurs ont tout intérêt à avancer main dans la main avec le législateur et le régulateur, pour assurer un cadre d’expérimentation lisible et adapté, protégeant les investisseurs, les porteurs de projets crédibles, et tous les acteurs de ce crowdfunding réinventé.

Article écrit en collaboration avec Florian Bercault, responsable investisseur chez GreenChannel (plateforme de green crowdfunding)

Je travaille progressivement à la réparation de TOUS les articles sans pouvoir assurer que demain, ils ne connaîtront pas d'autres avaries...
Sans relation mais parfois intéressant 🙂

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